Parenthèse philosophique

Gilles Deleuze, Logique du sens, 20e série, Minuit, p. 172 (1969)

Le sage stoïcien ‘s’identifie’ à la quasi-cause : il s’installe à la surface, sur la ligne droite qui traverse celle-ci, au point aléatoire qui trace ou parcourt cette ligne. Aussi est-il comme l’archer. Toutefois ce rapport avec l’archer ne doit pas être compris sous l’espèce d’une métaphore morale de l’intention, comme Plutarque nous y invite en disant que le sage stoïcien est censé tout faire, non pour atteindre le but, mais pour avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour l’atteindre. Une telle rationalisation implique une interprétation tardive, et hostile au stoïcisme. Le rapport avec l’archer est plus proche du Zen : le tireur à l’arc doit atteindre au point où le visé est aussi le non-visé, c’est-à-dire le tireur lui-même, et où la flèche file sur sa ligne droite en créant son propre but, où la surface de la cible est aussi bien la droite et le point, le tireur, le tir et le tiré. Telle est la volonté stoïcienne orientale, comme pro-hairesis. Là le sage attend l’événement. C’est-à-dire : il comprend l’événement pur dans sa vérité éternelle, indépendamment de son effectuation spatio-temporelle, comme à la fois éternellement à venir et toujours déjà passé suivant la ligne de l’Aiôn. Mais, aussi et en même temps, du même coup, il veut l’incarnation, l’effectuation de l’événement pur incorporel dans un état de choses et dans son propre corps, dans sa propre chair.

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, 10e plateau, Minuit, p. 344 (1980)

Le mouvement est dans un rapport essentiel avec l’imperceptible, il est par nature imperceptible. C’est que la perception ne peut saisir le mouvement que comme la translation d’un mobile ou le développement d’une forme. Les mouvements, et les devenirs, c’est-à-dire les purs rapports de vitesse et de lenteur, les purs affects, sont en dessous ou au-dessus du seuil de perception. Sans doute les seuils de perception sont relatifs, il y en aura donc toujours un capable de saisir ce qui échappe à un autre : l’œil de l’aigle… Mais le seuil adéquat, à son tour, ne pourra procéder qu’en fonction d’une forme perceptible et d’un sujet perçu, aperçu. Si bien que le mouvement pour lui-même continue à se passer ailleurs : si l’on constitue la perception en série, le mouvement se fait toujours au-delà du seuil maximal et en deçà du seuil minimal, dans des intervalles en expansion ou en contraction (micro-intervalles). C’est comme les énormes lutteurs japonais dont l’avance est trop lente et la prise trop rapide et soudaine pour être vues : alors ce qui s’accouple, ce sont moins les lutteurs que l’infinie lenteur d’une attente (qu’est-ce qui va se passer ?) avec la vitesse infinie d’un résultat (qu’est-ce qui s’est passé ?). 

Conversation sur le dojo, juin 2016 © Mint

Jacques Lacan, Entretiens à l’Université de Tokyo, 22 avril 1971

S’il y a une sorte de tir à l’arc qui n’a pour autre objet que de nous atteindre nous-mêmes en plein cœur, c’est une chose qui peut prêter à réflexion concernant ce qu’on appelle l’acte.Il est bien certain qu’à partir de là, beaucoup de choses, et y compris le tir à l’arc, s’éclairent.  Il ne faudrait tout de même pas oublier que je suis, au moment où je parle, là, dans un pays où le tir à l’arc a eu toute son importance et où, si j’ai bien compris – enfin des choses que j’ai regardées dans des textes -, il est bien certain que la perfection du tir à l’arc, si j’ai bien compris, se passe tout à fait de la visée ! C’est justement quand on ne vise pas qu’on arrive, et qu’on atteint quelque chose, et que se démontre la véritable perfection du tir à l’arc. 

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